La paix à la sauce AKP : hier « terroriste », aujourd’hui solide pilier de l’État
Dans les prétendues notes divulguées d’İmralı, on trouve de tout : une refondation de l’État, une alliance comparable à celle du MHP, l’ombre du MOSSAD et les conditions de libération d’Abdullah Öcalan. Il ne manque qu’une seule chose : l’information du public, la volonté du Parlement et un véritable programme de paix vérifiable.
En Turquie, tout concept touché par l’AKP perd d’abord son sens, puis sa mémoire.
La justice devient une enseigne ministérielle, l’économie une épreuve de patience, la démocratie un rendez-vous limité au jour des élections et la paix un dossier d’appel d’offres dissimulé à la population.
Nous ignorons qui discute avec qui, au nom de quelle autorité et en échange de quoi. Pourtant, comme toujours, notre rôle est parfaitement défini : lorsque la télévision annonce une « étape historique », nous devons applaudir sans poser de questions.
Précisons-le immédiatement : ce texte ne se moque pas de la paix. La paix est une nécessité pour l’ensemble de la population.
Ce qui mérite d’être tourné en dérision, c’est la transformation d’une question aussi grave et collective en calendrier électoral de l’AKP, en projet constitutionnel du palais présidentiel, en manœuvre quotidienne du MHP et en négociation personnelle conduite derrière des portes closes.
Car ce qui se déroule sous nos yeux ressemble moins à un processus de paix qu’à un jeu d’évasion subventionné par l’État.
Les portes sont verrouillées, les lumières éteintes et les indices dispersés sur des sites internet installés à l’étranger. L’identité des participants est contestée, l’authenticité des conversations également, mais le même message nous parvient constamment de l’extérieur :
« Tout est sous contrôle. »
La seule chose qui ne soit pas sous contrôle, c’est la vérité.
Commençons par distinguer deux séries de documents
Deux ensembles différents sont aujourd’hui confondus sous l’appellation générale de « notes divulguées d’Öcalan » :
| Série de documents | Rencontre présumée | Site de publication | Principaux thèmes |
|---|---|---|---|
| Premier dossier | Rencontres des 20 juillet et 2 août 2026 avec la délégation du DEM Parti | Utopia TV Ari, média basé en France | Loi-cadre, Constitution, élections, statut d’Öcalan, MHP, intégration à l’État, Iran et Syrie |
| Deuxième dossier | Rencontre secrète présumée des 1er et 2 février 2026 avec des représentants de l’État et des dirigeants du PKK venus de Kandil | Première, deuxième et troisième partie publiées par Rastî Haber | MOSSAD, 15 juillet, Israël, Barzani, stratégie militaire du PKK, futur rôle politique d’Öcalan |
L’affirmation diffusée sur les réseaux sociaux selon laquelle « Öcalan aurait qualifié le directeur du MİT İbrahim Kalın d’agent israélien » provient du deuxième dossier.
Mais même dans ce texte non authentifié, cette phrase n’apparaît pas sous cette forme.
La déclaration attribuée à Öcalan peut se traduire ainsi :
« J’allais dire à İ.K. que je voyais derrière vous l’ombre du MOSSAD, puis j’y ai renoncé. »
Cette affirmation a donc subi trois opérations d’amplification.
Premièrement, le document ne mentionne pas « İbrahim Kalın », mais seulement les initiales « İ.K. ». Comme il est ensuite question d’un certain « İbrahim Bey », on suppose qu’il s’agit d’İbrahim Kalın. Cela reste néanmoins une interprétation.
Deuxièmement, il n’est pas écrit : « Vous êtes un agent du MOSSAD. » Il est question de la perception d’une « ombre du MOSSAD » derrière cette personne.
Troisièmement, le texte indique qu’Öcalan aurait envisagé de prononcer cette phrase, avant d’y renoncer. Il ne prétend donc même pas l’avoir effectivement dite à İbrahim Kalın.
Les réseaux sociaux ont ainsi transformé une insinuation qu’Öcalan aurait songé à faire, mais qu’il n’aurait finalement pas exprimée, en accusation directe d’espionnage.
En Turquie, à quoi bon s’attarder sur les détails ? Dès qu’une ombre apparaît, il suffit d’imprimer une carte professionnelle d’agent secret.
Plus étonnant encore : quelques paragraphes plus loin, le même texte présente « İbrahim Bey et les responsables » comme des acteurs ayant contribué à empêcher un conflit beaucoup plus grave autour d’Alep et de Cheikh Maqsoud.
Sur la même page, le même personnage peut donc être placé sous l’ombre du MOSSAD puis félicité pour la prudence de son intervention.
Dans le roman d’espionnage national, les personnages peuvent être simultanément suspects et héros.
Premier dossier : Öcalan comme nouveau pilier de l’État
Les textes publiés par Utopia TV Ari sont présentés comme les comptes rendus des rencontres des 20 juillet et 2 août 2026 entre Öcalan et la délégation du DEM Parti. Un résumé détaillé a également été publié par soL Haber.
Dans ce premier dossier, les opinions suivantes sont attribuées à Öcalan :
- Il pense que l’évolution du processus modifiera sa propre situation.
Il aurait déclaré qu’une fois le processus engagé, l’État ne souhaiterait plus le maintenir dans ses conditions actuelles. Son statut personnel serait examiné par un comité dans un délai de quatre à six mois. La situation des personnes condamnées à la perpétuité devrait être réglée selon un calendrier plus long. - Il propose un mécanisme fondé sur les “trois T”.
La formule turque repose sur les mots teyit, tespit, taahhüt : vérification, constat et engagement. L’État vérifierait l’abandon des armes, le Conseil de sécurité nationale et le Parlement participeraient au constat, tandis qu’Öcalan garantirait personnellement l’engagement de l’organisation. - Il ne se présente donc pas comme un simple auteur d’appel à la paix.
Il se positionne comme le coordinateur indispensable de l’application de l’accord, capable d’engager l’organisation et d’en contrôler la transformation. - Il réclame que les Kurdes deviennent un sujet de droit constitutionnel.
Les garanties seraient formulées autour des libertés d’identité, de pensée, de croyance et d’organisation. Le processus commencerait par une loi, se poursuivrait par une réforme constitutionnelle et s’achèverait avec les élections. - Il décrit l’État comme une construction reposant sur deux piliers : turc et kurde.
Ce modèle permettrait, selon lui, de reconstruire une alliance historique entre Turcs et Kurdes et de renforcer le rôle régional de la Turquie. Il ne propose plus de quitter l’État, mais d’en devenir un partenaire constitutif. - Il affirme que le mouvement kurde pourrait devenir un pilier de l’État aussi solide que le MHP.
Le MHP devient ainsi l’unité de mesure de la loyauté politique. Le mètre, le kilogramme et le MHP : les trois grandes unités de la Nouvelle Turquie. - Il confirme l’abandon de l’objectif d’un État indépendant.
Le nouveau projet ne consisterait plus à se séparer de la République, mais à y entrer, à la transformer et à intégrer le mouvement kurde dans l’ordre constitutionnel. - Il affirme que le mouvement est en train de faire de cet État son propre État.
L’intégration proposée ne se limite donc pas à l’abandon des armes. Il s’agit d’obtenir une forme de partenariat politique, institutionnel et constitutionnel au sein de l’État. - Il envisage la création d’un nouveau mouvement politique très large.
Le DEM Parti, le HDK, le mouvement des femmes et différentes organisations kurdes pourraient se regrouper sous une structure ressemblant à un « Mouvement pour la société démocratique et la République ». - Il souhaite y associer d’anciens membres de l’AKP, des intellectuels islamistes, des socialistes, des libéraux et différentes personnalités politiques.
Les noms de Mehmet Metiner, Altan Tan, Ahmet Davutoğlu et Rıza Türmen sont notamment cités. Il ne s’agirait donc pas seulement de réorganiser le mouvement kurde, mais de constituer une sorte d’assemblée fondatrice de la nouvelle République. - Il ne considère pas entièrement fausse l’affirmation de l’AKP selon laquelle le parti aurait refondé la République.
Il estime que l’AKP a transformé la structure de l’État et fait reculer l’ancien courant ultranationaliste. Cette lecture fournit à la fois une justification théorique au changement de régime et un terrain à une nouvelle alliance. - Il présente le CHP comme une structure ayant achevé son rôle historique.
Il interprète les rapports entre Özgür Özel et Kemal Kılıçdaroğlu à travers des catégories comme Turc-Kurde ou Salonique-Dersim. Il prévoit également une révision des thèses historiques kémalistes. Cette manière de ramener la politique aux origines ethniques des personnes est elle-même profondément réductrice. - Il établit un calendrier reliant loi, Constitution et élections.
D’abord l’abandon des armes et les mesures légales, ensuite la transformation constitutionnelle, enfin les élections. Le projet présenté sous le nom de « paix » dépasserait donc largement la fin du conflit armé : il engloberait une restructuration de l’État et de nouvelles alliances électorales. - Il désigne İmralı comme le véritable centre de la solution démocratique.
Il critique l’opposition politique organisée autour de Silivri et présente İmralı comme l’adresse principale du règlement politique. La Turquie n’aurait donc plus besoin de chercher la démocratie au Parlement, dans les manifestations ou dans les urnes : un billet de bateau suffirait. - Il attribue à la Turquie un rôle dans l’avenir de la Syrie et de l’Iran.
Il faudrait préparer Ahmed al-Charaa à la démocratie, transformer le PJAK et anticiper la fin du régime chiite iranien. La Turquie devrait, selon lui, prendre la tête d’une nouvelle organisation régionale. - Il annonce une catastrophe en cas d’échec.
Il laisse entendre que la Turquie pourrait connaître une situation plus grave encore que celle de Gaza si le processus échouait. La négociation est ainsi accompagnée d’un choix inquiétant : accepter le modèle proposé ou faire face au désastre.
Dans cette narration, Öcalan ne se présente pas comme un détenu dont la situation juridique doit être résolue. Il se voit comme un acteur fondateur capable de dissoudre une organisation, de donner des garanties à l’État, de proposer une Constitution, de former un mouvement politique et de déterminer une stratégie pour le Moyen-Orient.
Si l’AKP, après avoir répété pendant des années que « l’État ne négocie pas avec les terroristes », est véritablement arrivé à ce point, nous sommes effectivement face à une transformation historique.
Mais ce n’est pas la politique de paix qui s’est transformée.
C’est le dictionnaire de l’AKP.
Ce qui était hier une « trahison » devient aujourd’hui une « intégration ». Ce qui conduisait hier les partisans du dialogue devant les tribunaux devient aujourd’hui la « raison d’État ». La personne dont le nom ne pouvait être prononcé devient soudain un possible partenaire fondateur.
La machine à laver de l’AKP est particulièrement puissante : quelle que soit la contradiction placée à l’intérieur, elle ressort à la fin du programme sous la forme d’une « étape historique ».
Deuxième dossier : le MOSSAD, les coups d’État, Barzani et le nouveau poste d’Öcalan
La deuxième série de documents, publiée par Rastî Haber, est beaucoup plus spectaculaire.
Elle prétend rendre compte d’une rencontre organisée les 1er et 2 février 2026 entre Öcalan, des représentants de l’État et des dirigeants de Kandil comme Helin Ümit, Duran Kalkan et Sabri Ok.
L’existence même de cette réunion n’est cependant pas confirmée. Aucun enregistrement, document original, élément logistique ou témoignage officiel ne démontre que ces personnes aient été conduites à İmralı.
Dans ce texte contesté, les affirmations suivantes sont attribuées à Öcalan :
- Il aurait perçu une “ombre du MOSSAD” autour de certains responsables du MİT.
Comme nous l’avons indiqué, il ne qualifie pas directement İbrahim Kalın d’agent israélien. Il parle d’un doute qu’il aurait pensé exprimer, tout en attribuant ensuite un rôle positif à Kalın et aux autres responsables. - Il affirme que le MOSSAD aurait fait exécuter l’attaque du 7 octobre par le Hamas.
Aucun élément de preuve n’est présenté pour soutenir une accusation aussi grave. Il considère l’attaque comme une erreur stratégique ayant entraîné la destruction de Gaza, mais passe ensuite directement à une explication impliquant les services israéliens. - Il développe la théorie d’un “sionisme centré sur Londres”.
Selon cette interprétation, l’ascension d’Israël reposerait sur l’enterrement des Kurdes, tandis qu’une stratégie britannique chercherait à provoquer une guerre entre Turcs et Kurdes. Ces affirmations ne reposent pas sur des données historiques vérifiables et reproduisent des schémas conspirationnistes antisémites. - Il prétend que la région de Mossoul aurait d’abord été envisagée pour l’établissement d’un État juif.
Il établit une relation entre Abdülhamid II, la Palestine, Mossoul et la politique britannique. Il décrit également la famille Barzani comme issue de prétendus « convertis de Mossoul » et les habitants de Salonique comme des convertis devenus turcs. Ce récit identitaire et conspirationniste n’est accompagné d’aucune preuve. - Il affirme qu’un plan d’élimination des Kurdes aurait été élaboré à Paris et à Amman.
Israël, les États-Unis, la France et certains responsables de la diplomatie turque auraient été impliqués à différents niveaux. Le Rojava, Sinjar et Cheikh Maqsoud auraient été choisis comme cibles, Israël étant présenté comme la puissance ayant appuyé sur la détente. Là encore, aucun élément indépendant ne confirme ces accusations. - Il considère que le coup d’État du 15 juillet a en réalité réussi.
Selon cette théorie, le réseau putschiste serait toujours présent dans l’appareil d’État et les prétendues purges n’auraient pas réellement éliminé sa puissance. La Syrie serait devenue son nouveau terrain d’opération. - Il pense qu’un nouveau mécanisme de coup d’État existe autour d’Erdoğan.
Le pouvoir d’Erdoğan serait limité et les « faucons » présents dans l’État pourraient saboter le processus. Même certains de ses collaborateurs les plus proches pourraient, selon cette interprétation, appartenir à cette structure. - Il interprète également la mort de Turgut Özal à travers ce mécanisme.
Il suggère qu’Özal aurait été éliminé en raison de sa tentative de résoudre la question kurde, tout en reconnaissant ne pas disposer d’informations claires sur les circonstances exactes de sa mort. - Il affirme que 90 à 95 % de la ligne d’action du PKK se serait développée en dehors de sa volonté.
Il ajoute toutefois que cela ne l’exonère pas de sa responsabilité. Il critique sévèrement la stratégie militaire représentée par Duran Kalkan, les décisions prises pendant les événements de Cizre et Sur ainsi que la direction armée de l’organisation. - Il présente l’attentat contre TUSAŞ comme une erreur stratégique.
Il estime que les opérations spectaculaires peuvent finalement détruire le mouvement qui les organise plutôt que son adversaire. Il rapproche cette logique des conséquences du 7 octobre pour Gaza. - Il présente Devlet Bahçeli comme l’auteur de l’une des initiatives politiques les plus courageuses de l’histoire de la République.
Le fait que son adversaire le plus virulent se déclare désormais prêt au dialogue est interprété comme un réflexe historique de l’État. L’opposition est accusée de ne pas avoir montré autant de courage que Bahçeli. - Il fixe un délai de trois mois au processus.
Sans compromis significatif dans ce délai, une guerre totale dépassant les affrontements de 2015 pourrait commencer. Ce n’est donc pas seulement un calendrier posé sur la table des négociations, mais un véritable compte à rebours. - Il considère le modèle Barzani comme un projet soutenu par les Britanniques et les Israéliens.
L’entité qui en résulterait ne serait pas un véritable État, mais un « émirat » gouverné par un membre de la famille Barzani. Le gouvernement régional du Kurdistan est décrit comme un système de pillage et d’enrichissement. - Il rejette l’État-nation kurde au profit de “l’intégration démocratique”.
Selon lui, l’indépendance provoquerait une guerre interminable entre Turcs et Kurdes. L’intégration à la Turquie permettrait au contraire de renforcer simultanément les Kurdes et l’État. - Il se présente comme une composante de l’État.
L’une des phrases les plus frappantes qui lui sont attribuées peut se traduire ainsi : « Moi aussi, je suis l’État, mais sa branche démocratique. » Il ne parle donc pas comme un détenu, mais comme un organe étatique qui n’aurait pas encore obtenu de statut officiel. - Il revendique une fonction de coordinateur politique.
Il affirme être le seul capable d’équilibrer les services de sécurité et le champ politique. Il propose la création d’un comité d’intégration démocratique, l’organisation d’une réunion des dirigeants politiques et un mécanisme permanent de coordination. - Il veut contrôler directement une partie importante de l’application.
Il ne souhaite pas rester une figure symbolique se contentant de donner des avis. Il demande à pouvoir rencontrer les médias, des scientifiques et différentes délégations, tout en participant activement à la mise en œuvre du processus. - Il réclame de nouvelles conditions de vie et de travail.
Le transfert dans un nouveau bâtiment, la présence de plusieurs assistants, du personnel d’entretien, un secrétariat ainsi que la possibilité de rencontrer ses proches et différentes délégations sont évoqués de manière très concrète. - Il propose un plan progressif pour le retour des membres de l’organisation.
Un premier groupe d’environ cent personnes pourrait être installé dans un camp ou un centre de formation temporaire. Les dirigeants pourraient subir des interdictions politiques limitées, par exemple pendant cinq ans, tout en conservant leurs autres droits civiques. - Il pourrait rester à İmralı, à condition que son statut change.
La question ne serait pas uniquement sa libération physique. Il réclame une liberté juridique, politique et fonctionnelle. Le « droit à l’espoir » est présenté comme secondaire : il affirme vouloir décider lui-même de la forme que prendra sa liberté. - Il demande la reconnaissance constitutionnelle des Kurdes.
Il oppose le droit à la guerre et la politique démocratique aux armes. Il évoque une population kurde de 60 millions de personnes et attribue à la Turquie une mission de direction régionale. - Il accorde une place importante au mouvement des femmes et à la jinéologie.
Il affirme que les femmes doivent être présentes à la table des négociations, que l’ordre patriarcal les a réduites en esclavage et que le mouvement des femmes constitue la principale force ayant maintenu le mouvement kurde debout. Certaines de ses formulations restent néanmoins grossières, essentialistes et contradictoires avec son propre discours d’émancipation. - Il affirme que les textes sacrés ont été influencés par les récits sumériens et babyloniens.
Il attribue une origine kurde aux noms de Marduk et Tiamat et affirme que la Bible, la Torah et le Coran se seraient inspirés des textes de Sumer et de Babylone. Il s’agit d’interprétations personnelles de l’histoire et de l’étymologie, et non de résultats académiques établis.
Le portrait qui se dessine n’a rien de modeste.
Si ce texte est authentique, Öcalan se considère simultanément comme dirigeant d’organisation, théoricien de l’État, conseiller constitutionnel, stratège du Moyen-Orient, analyste du renseignement, historien des religions, théoricien de la libération des femmes et « branche démocratique » de l’État.
Pourquoi les institutions turques continueraient-elles à travailler séparément ? Il suffirait apparemment de remettre toutes les clés à İmralı, puisque toutes les questions, de la politique étrangère à l’étymologie, semblent déjà y avoir leur bureau.
Mais ces notes sont-elles authentiques ?
C’est la question la plus importante : compte tenu des sources ouvertes aujourd’hui disponibles, il est impossible de considérer ces textes comme des procès-verbaux authentifiés.
Les pages publiées par Rastî ne contiennent ni photographie des documents originaux, ni enregistrement audio, ni métadonnées vérifiables, ni information sur l’identité de la personne ayant rédigé les notes, ni chaîne de transmission entre la source et le média.
Lors de leur publication, le site lui-même parlait d’une rencontre « présumée ».
Plusieurs démentis se sont ensuite succédé :
- La délégation d’İmralı du DEM Parti a affirmé que des passages avaient été ajoutés ou supprimés et que certaines déclarations visant des personnalités avaient été introduites ultérieurement.
- La direction du PKK a qualifié ces documents de faux fabriqués dans le cadre d’une provocation destinée à saboter le processus.
- Dans une déclaration transmise le 25 août par l’intermédiaire du DEM Parti, Öcalan a affirmé que les propos, noms, documents et procès-verbaux qui lui étaient attribués étaient faux.
- Des sources sécuritaires interrogées par T24 ont qualifié de « produit de l’imagination » la prétendue venue à İmralı de dirigeants du PKK installés à Kandil.
Nous ne pouvons donc pas écrire avec certitude : « Öcalan a dit cela. »
La formulation honnête est la suivante :
« Ces propos sont attribués à Öcalan dans des textes dont la source et l’authenticité n’ont pas été démontrées. »
Mais ces démentis ne suffisent pas non plus à clore le débat.
Une question extrêmement simple demeure : où sont les véritables procès-verbaux ?
Si les documents diffusés sont faux, il est possible de publier des comptes rendus authentifiés après en avoir retiré les éléments mettant en danger la sécurité personnelle des participants. L’État pourrait préciser quelles rencontres ont eu lieu, qui y a participé et ce qui a été discuté à propos de la Constitution et des élections.
Dire « le texte est faux, faites-nous confiance » n’est pas de la transparence.
Et la formule « la rencontre est secrète, le processus est historique, les détails sont une provocation » n’a rien de démocratique.
Une interdiction ne rend pas un texte authentique : elle produit seulement du brouillard
Des déclarations relatives à Rastî Haber et à la journaliste Filiz Deniz affirment que la plateforme ou ses comptes sur les réseaux sociaux ont été bloqués à plusieurs reprises en Turquie.
En revanche, aucune décision publique clairement identifiable de la BTK visant la totalité du domaine rasti.tv n’a pu être retrouvée.
Là encore, il faut distinguer les faits.
Le blocage d’un contenu ne prouve pas que ce contenu est vrai. Mais il empêche les citoyens de l’examiner, de le comparer et de le critiquer.
C’est précisément ce que le pouvoir ne veut pas comprendre, ou fait semblant de ne pas comprendre.
La censure ne tue pas le mensonge. Elle enferme le mensonge et la vérité dans la même pièce obscure.
Si l’État est convaincu que ces documents sont faux, il devrait présenter les véritables documents, rechercher l’origine de la fabrication et produire des preuves.
Mais la méthode de gouvernement de l’AKP ne consiste pas à produire des preuves.
Elle consiste à produire du brouillard.
Aussi solide que le MHP, aussi amnésique que l’AKP
La phrase politiquement la plus significative de ces documents n’est pas celle concernant le MOSSAD.
C’est celle qui affirme que le mouvement kurde deviendra un pilier de l’État « aussi solide que le MHP ».
Car cette phrase résume à elle seule toute la logique du nouveau processus.
Pendant des années, le MHP a présenté la simple évocation du nom d’Öcalan comme une trahison. Aujourd’hui, Bahçeli est décrit comme le dirigeant ayant ouvert la porte au dialogue et reconnu le rôle historique d’Öcalan.
Dans les textes attribués à ce dernier, le MHP n’apparaît plus comme un adversaire, mais comme l’unité de mesure de l’intégration à l’État.
Quant à l’AKP, son rôle reste celui que nous connaissons : faire oublier ce qui a été dit hier, présenter la manœuvre du jour comme l’initiative du siècle et déclarer demain que le résultat lui appartient.
En Turquie, le nationalisme n’est plus un principe, mais un système de travail posté.
L’équipe du matin déclare certaines personnes ennemies de la patrie. L’équipe du soir leur commande de nouvelles colonnes pour soutenir l’État.
Lorsque Bahçeli devient soudain un symbole de courage historique, Öcalan la « branche démocratique » de l’État et l’AKP l’architecte de la paix, il ne reste au citoyen qu’à observer le chantier à distance.
D’autant plus que le projet n’a pas de permis, que les plans sont secrets et que les entrepreneurs se démentent mutuellement.
Processus de paix ou nouveau contrat d’association du régime ?
Lorsque nous mettons côte à côte les sujets prétendument discutés dans ces documents, nous constatons que la question dépasse très largement l’abandon des armes par le PKK.
Les éléments suivants seraient sur la table :
- le statut juridique et matériel d’Öcalan ;
- les conditions de retour des dirigeants du PKK ;
- la durée d’éventuelles interdictions politiques ;
- la reconnaissance constitutionnelle des Kurdes ;
- la redéfinition de l’État autour de piliers turc et kurde ;
- la création d’un nouveau mouvement politique ;
- la participation d’autres partis et intellectuels ;
- une loi-cadre ;
- une nouvelle Constitution ;
- le calendrier électoral ;
- la politique envers la Syrie et l’Iran ;
- la fonction de coordinateur politique revendiquée par Öcalan ;
- les engagements réciproques de l’État et de l’organisation.
Chacun de ces sujets devrait, à lui seul, faire l’objet de plusieurs mois de débats publics au Parlement.
Mais dans la Turquie de l’AKP, nous devons consulter des sites installés à l’étranger pour savoir s’ils ont éventuellement été abordés à İmralı.
Le Parlement n’est pas l’auteur du processus, mais son notaire.
La population n’est pas une partie prenante, mais un public.
Le travail du journaliste ne consiste plus à poser des questions, mais à suivre la mise à jour des titres officiels.
Si le mot « terroriste » doit être remplacé demain par « acteur fondateur », il faut simplement préparer l’imprimerie.
Que les notes soient authentiques ou fausses, le problème demeure
L’équation à laquelle le pouvoir ne peut échapper est très simple.
Si ces documents sont en grande partie authentiques :
- l’État a dissimulé à la population une négociation extrêmement vaste ;
- le statut d’Öcalan et les discussions constitutionnelles n’ont pas été rendus publics ;
- la prétendue venue de dirigeants de Kandil à İmralı doit être expliquée ;
- le rôle du MİT, du ministère des Affaires étrangères, du MGK et du Parlement doit être précisé ;
- le rapport entre le processus, les élections et la nouvelle Constitution doit être révélé.
Si ces documents sont entièrement faux :
- qui a préparé des textes aussi détaillés ?
- quelles informations authentiques ont été utilisées pour rendre les faux passages crédibles ?
- l’objectif était-il de viser Öcalan, le PKK, le MİT, le DEM Parti ou l’ensemble du processus ?
- pourquoi l’État se contente-t-il de démentis provenant de sources anonymes ?
- pourquoi aucune enquête concrète n’est-elle annoncée ?
- pourquoi les véritables comptes rendus ne sont-ils pas publiés ?
Dans les deux hypothèses, la conclusion est identique : la population a été laissée dans l’obscurité.
L’AKP présente cette obscurité comme une preuve de « sérieux étatique ».
Or le sérieux de l’État ne consiste pas à traiter les citoyens comme des enfants. Il consiste à expliquer qui a parlé, avec quelle autorité, dans quel cadre juridique et pour obtenir quelle approbation démocratique.
La paix n’est pas une cérémonie de changement de titre organisée entre trois personnes
La Turquie a besoin que les armes se taisent, que le champ de la politique démocratique s’élargisse, que l’arbitraire juridique cesse et que plus aucun jeune ne meure.
Mais la paix ne consiste pas :
- à placer la liberté d’une seule personne et l’avenir d’une société entière dans le même paquet de négociation ;
- à préparer une Constitution derrière des portes closes ;
- à dissimuler des calculs électoraux derrière des discours de fraternité ;
- à transformer les négociations autrefois criminalisées en secret d’État sacré ;
- à qualifier tout critique d’« ennemi du processus » ou de « provocateur » ;
- à présenter le changement de Bahçeli comme du courage, celui de l’AKP comme de la raison d’État et la mémoire du peuple comme un obstacle.
Une paix véritable possède un calendrier vérifiable, un cadre juridique public, un contrôle parlementaire, la participation des victimes et l’information de la société.
Dans la paix à la sauce AKP, tout commence au contraire par le secret.
Puis une partie des informations fuit.
Les informations divulguées sont démenties.
Ceux qui interrogent les démentis sont accusés.
Enfin, un responsable monte à la tribune du palais présidentiel et déclare :
« Notre peuple sait tout. »
Non, le peuple ne sait rien.
Il ignore qui rencontre qui.
Il ignore ce qui est accordé et en échange de quoi.
Il ignore le rôle de la nouvelle Constitution dans ce processus.
Il ignore si Öcalan est considéré comme un détenu chargé d’appeler à l’abandon des armes ou comme la nouvelle « branche démocratique » de l’État.
Il ignore si la politique officielle du MHP est celle d’hier ou celle d’aujourd’hui.
Il ignore si l’AKP cherche la paix, les élections, une nouvelle Constitution ou l’ensemble de ces objectifs dans le même paquet.
La seule chose que nous savons, c’est que quelque part quelqu’un prétend écrire « l’Histoire » et que la facture sera, une nouvelle fois, envoyée au peuple.
Conclusion : oui à la paix, non à une association fondée dans l’obscurité
L’authenticité de ces documents n’est pas démontrée. Une grande partie des affirmations relatives au MOSSAD, au 15 juillet, à Mossoul et aux complots internationaux n’est soutenue par aucune preuve. Certaines relèvent clairement du conspirationnisme et reproduisent des récits historiques antisémites.
Mais la situation créée autour de ces textes est bien réelle :
L’État parle, mais n’explique rien.
Les parties négocient, mais nous ignorons qui participe aux négociations.
Une loi est adoptée, mais le contenu de la discussion reste secret.
Le pouvoir parle de paix, mais ne fait pas confiance à la société.
L’opposition et la population sont invitées à approuver un contrat qu’elles n’ont jamais vu.
La paix ne peut pas être construite en la dissimulant au peuple. Un processus incapable de supporter la publication de ses véritables procès-verbaux ne pourra jamais supporter le poids d’une paix sociale durable.
Ce que l’AKP recherche, c’est le monopole absolu sur la définition de la guerre et de la paix : lui seul veut décider du moment où la guerre doit être considérée comme patriotique et du moment où la négociation devient une manifestation de la raison d’État.
Hier, emprisonner ceux qui parlaient de dialogue.
Aujourd’hui, faire la même chose et appeler cela du « leadership historique ».
Hier, qualifier la négociation de trahison.
Aujourd’hui, nationaliser la négociation.
Hier, criminaliser ceux qui prononçaient le nom d’Öcalan.
Aujourd’hui, calculer quel pilier de l’État il pourrait devenir.
Et ensuite demander au peuple de rester sérieux.
Désolé.
Face à un exercice d’acrobatie politique d’une telle ampleur, il devient réellement difficile de conserver son sérieux.
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