LA CONSCIENCE DE LA BELGIQUE EST-ELLE À VENDRE À ANKARA ?
Aujourd’hui, le gouvernement belge se rend en Turquie accompagné de la monarchie et d’une immense délégation économique d’environ 500 personnes. Officiellement, il s’agit de « coopération commerciale », « d’opportunités d’investissement » et de « partenariat stratégique ». Mais en réalité, cette visite risque surtout d’offrir une légitimité internationale à un pouvoir fortement critiqué depuis des années pour ses atteintes à la démocratie, à l’État de droit et aux droits humains.
Car ce qui se passe aujourd’hui en Turquie dépasse largement le cadre d’un simple débat politique.
Des journalistes sont emprisonnés. Des chaînes de télévision d’opposition sont mises sous pression. Des citoyens sont arrêtés pour de simples publications sur les réseaux sociaux. Des responsables politiques élus sont emprisonnés. Des maires sont destitués de leurs fonctions. La mise sous tutelle des municipalités remportées par l’opposition est devenue une pratique presque banalisée.
Ces derniers mois, de graves accusations circulent dans l’opinion publique turque et dans les milieux de l’opposition :
Certains maires de l’opposition affirment subir des pressions politiques afin de se rapprocher du parti au pouvoir ou de changer de camp, sous peine d’enquêtes judiciaires ou d’arrestations. En Turquie, l’opposition dénonce régulièrement une justice devenue politique. Les opérations visant les municipalités et les enquêtes successives ont créé un véritable climat de peur dans le pays.
Dans aucune démocratie digne de ce nom il n’est considéré comme normal qu’une telle pression politique et judiciaire soit exercée sur des élus démocratiquement choisis par le peuple.
Les accusations concernant les irrégularités électorales et les manipulations du processus démocratique reviennent également régulièrement dans le débat public turc. À ce sujet, un épisode diplomatique avait particulièrement marqué les esprits : lors d’une visite de la délégation d’Erdoğan à Washington, Donald Trump aurait déclaré devant eux que cette délégation était « celle qui connaît le mieux comment les élections peuvent être truquées », ajoutant avec ironie qu’elle possédait « une grande expérience dans ce domaine ». Même si cette remarque avait été perçue par certains comme provocatrice ou sarcastique, elle avait profondément choqué une partie de l’opinion publique et renforcé les interrogations internationales concernant l’état de la démocratie électorale en Turquie.
Plus grave encore, le gouvernement turc ne s’est pas contenté de remettre en cause les droits fondamentaux de ses propres citoyens ; il a également ignoré à plusieurs reprises les décisions de la Cour européenne des droits de l’homme. Le refus d’appliquer les arrêts de la CEDH constitue non seulement une remise en cause de l’État de droit en Turquie, mais aussi un mépris ouvert pour l’ordre juridique européen dans son ensemble.
Et malgré tout cela, le gouvernement belge envoie aujourd’hui une importante délégation économique à Ankara.
Cette visite ne peut plus être présentée comme du « simple commerce ». En politique internationale, les symboles comptent. Les visites au niveau royal, les poignées de main, les photos officielles et les déclarations communes ne transmettent pas seulement un message économique ; elles envoient également un signal de légitimation politique.
Pendant que des citoyens turcs attendent la justice depuis des années…
Pendant que des journalistes sont réduits au silence…
Pendant que les pressions contre l’opposition s’intensifient…
Pendant que les décisions de la CEDH restent ignorées…
Pendant que des centaines de milliers de personnes estiment que leur vie a été brisée…
Voir la Belgique participer à une grande opération économique comme si rien ne se passait est profondément choquant.
Cette situation illustre de manière flagrante le double discours de l’Europe en matière de démocratie et de droits humains.
Les pays européens donnent continuellement des leçons de liberté, de justice et de droits fondamentaux à leurs propres citoyens. Mais lorsque des intérêts économiques sont en jeu, ces mêmes principes semblent soudainement devenir secondaires. Si de telles pratiques avaient lieu au cœur de l’Europe occidentale, les sanctions seraient immédiates, les condamnations politiques beaucoup plus dures et les crises diplomatiques bien plus importantes.
Mais lorsqu’il s’agit de la Turquie, le silence domine. Car des milliards d’euros de commerce semblent parfois avoir plus de valeur que les principes démocratiques pourtant constamment revendiqués.
Nous refusons cette hypocrisie.
Nous condamnons cette visite avec la plus grande fermeté.
Car offrir un soutien international aussi important à un pouvoir accusé d’autoritarisme ne fait pas seulement souffrir davantage ceux qui se considèrent comme victimes de ce système ; cela détruit aussi la crédibilité des valeurs que l’Europe prétend défendre.
L’Histoire ne juge pas uniquement les régimes oppressifs. Elle juge également ceux qui, par intérêt ou par confort, ont choisi de rester silencieux face aux injustices.
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